« On devrait toujours dire avant,
L’importance que les gens prennent
Tant qu’il est encore temps.
Mais tu ne m’as pas laissé le temps. »
« Tu ne m’as pas laissé le temps », David Halliday
Mon très cher grand-père,
C’est une chose étrange que de rédiger ces quelques mots. Quelque part, j’ai toujours le besoin et l’envie de croire que tu continues de veiller sur moi après toutes ces années. Pourtant, toi comme moi, on sait très bien qu’il n’en est rien. Nous n’avons jamais cru à une puissance divine ou un être supérieur. La vie après la mort est quelque chose d’abstrait. L’un comme l’autre, nous sommes comme Saint Thomas, nous ne croyons que ce que nous voyons… Et après la mort, nous ne voyons rien.
Pourtant, j’ai eu envie de prendre ma plume et t’écrire ces quelques lignes car tu me manques. Dix-neuf ans après ta disparition, tu me manques toujours autant. D’ailleurs je n’arrive pas à croire que cela fait presque deux décennies que tu nous as quittés. Les deux tiers de ma vie ! J’ai vécu plus d’années sans toi qu’avec toi et pourtant tu es toujours aussi présent dans mon cœur.
En revanche, tu l’es moins dans mes souvenirs et cela me déchire de l’intérieur. C’est étrange de se dire que l’on aime quelqu’un profondément et que l’on arrive plus à visualiser clairement son visage, à imaginer le son de sa voix. Il me reste bien quelques photos de toi, mais c’est quand il est trop tard, qu’on s’aperçoit qu’on n’a pas gardé suffisamment de traces de ton passage sur Terre. Je n’ai que neuf photos de toi. Et une de nous deux où l’on te voit de dos. Sur les centaines de photographies prises, même pas 1% t’est dédié !
En contrepartie, il y a des vidéos, filmées pendant mon enfance où tu figures dessus. Tout comme ma mémoire, les bandes magnétiques commencent à ne plus remplir leur office et l’image et le son débutent leur dégradation jusqu’à n’être plus que souvenirs perdus.
Pourtant, je me souviens. Mais comme la vidéo sur la bande, c’est parfois flou, imprécis. Je me demande de temps à autre, si je n’ai pas imaginé ces vestiges d’un temps révolu.
Par exemple, te souviens-tu des champs qui étaient en face de nos maisons ? Combien de fois dans tes dernières années, tu jurais pour qu’il n’y ait pas de logements devant ta fenêtre ! En retour, grand-mère t’assurait que « Non, ce ne sont pas des logements qu’ils vont faire. » Et pourtant… Tu en serais malade aujourd’hui ! Cela fait plus de quinze ans qu’une vingtaine de logements sont sortis de terre… Heureusement que tu n’as pas vu cela.
Qu’est-ce que j’aimais jouer dans ces champs, mais aussi dans le petit parc que tu avais aménagé pour grand-mère. Elle y avait planté son lilas et son pied de laurier qui sont vite devenus immenses ! L’été, vous sortiez une petite table en fer forgé blanche, avec les chaises assorties et avec mes cousins, nous passions l’après-midi à jouer dans la pelouse. On inventait chaque année de nouveaux jeux, en fonction de nos âges très différents et de nos nouveaux centres d’intérêt. J’ai le souvenir particulier d’un après-midi, où l’une de tes connaissances (impossible de me souvenir du nom) venait pour moissonner le champ. J’ai en mémoire le bruit de la moissonneuse, de la paille qui est fauchée ; je peux encore sentir l’odeur du blé fraîchement coupé. Puis, avec ton aide et celle de tes deux plus vieux petits-fils, vous l’aviez chargée dans une grande remorque. Un immense tas de paille ! En contrepartie, tu recevais une partie de la paille pour tes poules et lapins. Ce grand tas impressionnait la petite fille de 5 ans que j’étais. Et tu m’as aidée à l’escalader ! Mes cousins m’ont vite rejoint et on riait comme des fous en sautant sur cette montagne jaune. Un plaisir simple qui reste ancré dans ma mémoire.
Un autre souvenir lointain que j’ai gardé en mémoire : un matin où je ne devais pas avoir plus de 4 ans. C’est étrange de se souvenir de choses qui remontent aussi loin et pourtant… Ce matin-là, mes parents travaillaient tous les deux. Le fait que grand-mère et toi habitiez la maison juste à côté avait des avantages. Grâce au babyphone, vous aviez dû entendre que je m’éveillais et vous êtes venus me chercher. Toi, tu voulais démonter mon lit et me prendre avec mes couvertures et je me souviens avoir protesté. Finalement, grand-mère est revenue avec une couverture à vous, avec votre odeur, et j’ai accepté de me lover dans tes bras. Je te revois descendre l’escalier en colimaçon, grand-mère te précédant avec ma peluche-doudou, Jeannette, mon lapin bleu, et moi rassurée, en confiance, dans tes bras. Mes parents n’étant pas très présents lorsque j’étais enfant, et c’est ce genre de souvenir que je garde de toi et grand-mère. Vous avez toujours été là pour veiller sur moi, même si un mur mitoyen nous séparait.
Lorsque j’allais à l’école, on ramenait toutes les semaines le cahier du jour. Celui qui était recouvert d’un protège-cahier rouge, comme si la couleur rappelait son importance. Celle de contenir les premiers apprentissages d’écriture et de mathématiques, les erreurs marquées au stylo rouge de la maîtresse, les dictées quotidiennes notées sur dix points. Le rituel du dimanche consistait à présenter une première fois le petit cahier rouge à mes parents pour qu’ils prennent connaissance de mon travail de la semaine. Ma mère était toujours satisfaite, modérant mes erreurs, elle était fière de sa fille unique, elle signait sans mot dire. Mon père gardait un regard plus critique, mais n’était pas moins fier, seulement plus réservé. Il me rendait le cahier, sans le signer, et m’envoyait dans la maison voisine, où tu m’attendais assis dans ton canapé, grand-mère à tes côtés. Je te présentais alors mes réussites et mes échecs chaque dimanche aux alentours de dix heures. Grand-mère me félicitait à chaque fois, sans même avoir posé son regard sur le cahier du jour. Tu réagissais de la même manière que mon père en pointant mes erreurs que tu qualifiais souvent de « bêtes ». Tu ne peux pas savoir le nombre de fois où j’ai retenu mon souffle pendant tu analysais mes prouesses scolaires, combien de fois ai-je eu honte d’avoir oublié un stupide accord de pluriel dans la dictée du vendredi. Finalement, tu me pointais avec sévérité chacune de mes lacunes, mais tu conservais ton regard bienveillant signifiant que ce n’était pas grave et que c’est en faisant des erreurs que l’on apprend. Tu me rendais alors mon petit cahier d’écolière, grand-mère me donnait trente francs en guise de récompense mais qui étaient plus assimilés à de l’argent de poche, puisque je l’ai avais à chaque fois. Lorsque mon père, ton fils, me voyait rentrer avec mes petites pièces et mon cahier, accompagnés d’un sourire sur mon visage, il apposait sa signature à côté de celle de ma mère.
Alors que j’écris ces mots, j’esquisse un sourire. C’était le temps de l’insouciance, des joies innocentes. Sur le moment, on ne s’en rend pas compte, mais les années de l’enfance sont celles qui nous donnent les repères pour la vie entière.
En observant mon père, je constate qu’il te ressemble de plus en plus, au moins de profil ! Parfois je l’aperçois dans le rétroviseur de la voiture et la partie supérieure de son visage est identique à la tienne dont je me souviens.
En débutant cette lettre, je parlais du manque que je ressens lorsque ton souvenir s’évoquait. Finalement, après m’être remémorée quelques moments du quotidien de ma vie d’enfant, je m’aperçois que tu es toujours présent en moi, dans ma mémoire, et ce, même si je ne me souviens pas totalement de ton visage, ni même avec exactitude du son de ta voix. Tu fais partie de moi, de nous. Chacun de nos moments est ancré dans mon être, des moments de joie mais de tristesse aussi. Et si je ne les avais pas vécus, je ne serais pas la femme que je suis devenue aujourd’hui.
Avec tout mon amour, où que tu sois,
Ta petite-fille.
Belle lettre, c’est émouvant 😥
J’ai perdu mon grand-père il y a presque 10 ans maintenant, il habitait à coté de chez moi aussi, je le voyais très souvent !
Ces souvenirs nous permettent de revivre des moments avec eux ♥
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Merci. Même si je l’ai perdu tôt (j’avais dix ans), il y a toujours un manque. C’était ma première figure paternelle (je voyais peu mon père à cause du travail).
Heureusement, qu’il nous reste les souvenirs, même si parfois, c’est un peu flou et qu’on n’est plus sûre de tout…
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